1er semestre 2010 - Article de Roure-Ruiz - Psychologue et psychothérapeute(gestalt)
Il semble difficile de dégager une vision d’ensemble de la honte en termes psychopathologiques : aucune nosographie ne lui est spécifique. Seul un ensemble de phénomènes psychiques lui donne corps. Un même évènementn’a pas le même impact sur tout le monde. Qu’est-ce qui rend certains individus plus réceptifs que d’autres àla honte ?Le mystère reste entier. Certains auront honte d’être (seulement) des manuels, d’autres d’être des intellectuels.
Je ne prétends pas le résoudre mais seulement l’aborder dans une de ses conséquences spécifique : « la honte liée à la sexualité », ce qui nous ramène à « la honte liée au plaisir » puisque plaisir et sexualité se rejoignent sans conteste.
Dans la culture judéo-chrétienne le plaisir (qui évoque la gourmandise et la luxure…)est une diabolique faiblesse. Dans ce cadre, le sentiment de honte est le plus souvent lié au plaisir ; il surgit au momentoù le sujet est pris en flagrant délit de plaisir - et terriblement humilié - au cours d’un acte considéré comme répréhensible.
Ainsi, lorsqu’un enfant, surpris avec un doigt dans la bouche et le pot de confiture à ses cotés, doit en outre subir les propos humiliants d’un témoin de la scène, il se peut que cet enfant développe une gêne face au plaisir.
Lorsqu’elle ne s’accompagne pas de propos humiliants, la prise en flagrant délit d’un acte répréhensible ne suscite pas le même émoi : l’acceptation de bonne foi : « Je suis en tort, o.k., c’est bon, je mérite la réprimande » oul’auto critique (« j’aurais du me méfier de … », le dédain « ces raisins sont trop verts… » -
Théo est âgé d’une dizaine d’années. Il est assis sur les genoux confortables de sa tante, la tête reposant sur sa généreuse poitrine offerte tel un coussin moelleux, tendrement affectueux. C’est alors que la blessure va intervenir, avec des sentiments mêlés d’injustice, de déception, de frustration - Et avec l’humiliation, la honte :
Car cette situation idyllique n’est pas du goût de son père qui ne tarde pas à le traiter de profiteur, et de voyeur ( !) : « T’as pas honte ?Petit salop, tu te rinces l’œil ». Sans comprendre ce langage non seulement érotisé mais franchement sexualisé, Théo se sent coupable d’un plaisir sale. Le moment de tendresse qu’il partageait avec sa tante a été radicalement transformé et pervertipar le langage sexuel de l’adulte. Quelles que soient les raisons de la réaction du père (probable jalousie devant son propre désir), cette réaction a bel et bien déclenché un sentiment de honte chez son fils.
L’empreinte de ce seul évènement ne sera peut-être pas significative toute seule, mais pourra parfois s’ajouter à d’autres, pour être activée chez le fils devenu adulte, et s’exprimer visiblement dans ses relations à la femme.
Chez d’autres, les remarques humiliantes se situeront au niveau du plaisir vestimentaire qui sera jugé indécent« tu t’habilles comme une pute « « la frange, ça fait fille de rue »…autant de remarques désobligeantes qui vont entraver le plaisir par une charge de culpabilité honteuse.
Sylvie, responsable financier dans une grande entreprise, continue de s’habiller de façon austère. Elle se souvient des remarques « crues et déplacées » que faisaient les hommes de la famille (père, grand-père) sur la gent féminine qui osait se vêtir d’habits « trop colorés » ou « échancrés », ou « trop décolletés ». Leurs critiques puritaines dénotaient à côté de leurs regards gourmands et concupiscents et leurs propos salaces. Actuellement, Sylvie se fait régulièrement traitée de « bonne sœur » par son mari quand elle lui demande ce qu’il pense de sa tenue : « Oui, c’est parfait pour rentrer au Couvent ! ». Et pourtant, la peur d’être l’objet de remarques désobligeantes l’empêche d’oser des changements vestimentaires. « Si je savais qu’on parle de moi comme ça, j’aurais trop honte. »
Nous remarquons, dans ces deux exemples, que la honte poursuit son chemin à travers le temps, balisant la vie de ces enfants devenus des hommes et des femmes handicapés du plaisir qu’il soit relationnel, sexuel, vestimentaires…
De l’évènement qui a causé l’humiliation, il ne restera qu’une rémanence, « cette persistance partielle d’un phénomène après la disparition de sa cause » comme l’explique le psychiatre Christophe André (mars 2009 Les états d’âmes). Freud parle alors de refoulement, processus qui aboutira, « non pas à supprimer, à anéantir une représentation de la pulsion, mais à l’empêcher de devenir consciente. » (Métapsychologie 1915)
A mon sens, lorsqu’il y a honte, il y a peur du regard d’un autre sur soi.J’insiste sur l’importance du regard du tiers sur le geste fait, la parole prononcée, l’idée exprimée, l’attitude adoptée, la simple façon d’être. Sans le regard d’un autre sur lui, le sujet ne se soucie guère de ce qu’il peut ou pas dégager. Bien sûr, sa « bonne éducation » lui permet de se gérer, s’autocritiquer, voire se juger ; mais rappelons que cette bonne éducation a été réglée, imposée par un autre, sous le regard d’un autre. Donc, même seul, le sujet est sous le regard de cet autre assimilé en cours d’éducation - identification oblige. Je ne peux pas imaginer la honte comme un concept ne concernant que le SOI seul, solitaire. « La honte est sociale. Il n’y a pas de honte sans l’existence d’autrui », le tiers « honnisseur » (site lahonte.org )
Je vole le pot de confiture. Je culpabilise car je sais que c’est « vilain ». Mais si quelqu’un me voit, j’ai honte, car prise en flagrant délit de vol et de gourmandise : ce regard externe à moi vient me juger, « tu devrais avoir honte » ou« tu es au-dessous de tout - tu es moins bien que les autres - il y a quelque chose qui cloche chez toi, qui fait que tu ne peux pas être O.K, pas digne d’être accepté, aimé ».(Ibid.)
Selon Freud (restons classique), l’idéalisation est recherchée dans la perfection. Le regard négatif dévalorisant du tiers vient donc mettre un terme à cette perfection à laquelle le sujet aspirait. Il ne sera, du coup, jamais assez parfait pour ce tiers. Freud écrivait en 1933 : « Le fondement de ce processus qu’on appelle une identification, c’est l’assimilation d’un MOI à un autre, étranger, en conséquence de quoi ce 1erMOI se comporte à certains égards de la même façon que l’autre, l’imite et dans une certaine mesure, le prend en soi. » (Psychanalyse des masses et analyse du moi).
Quand l’enfant subit une humiliation de la part d’une figure parentale - un de ces autres auquel il peut s’assimiler, s’identifier - l’humiliation peut être vécue de façon encore plus douloureuse et cette douleur risque fort de prendre la route du refoulement, restreignant l’enfant dans son élan naturel. « La honte se met en place chez l’enfant quand sa souffrance est indicible auprès de son entourage…faute de pouvoir exprimer ses émotions et de pouvoir mettre de l’ordre et du sens dans son vécu, le sujet développe une inhibition…le sujet cherchant à éviter les situations pouvant être douloureuses pour lui. » (Site lahonte.org)
Nous retrouvons dans le cas clinique de Théo, le processus du refoulement de l’évènement traumatisant, puis de sa fixation et des conséquences tardives qui, à l’âge adulte, se manifesteront par des symptômes pour lesquels Théo viendra consulter. Il est rentré dans la honte par le regard d’un tiers. Il viendra chercher le regard bienveillant et non jugeant du thérapeute, pour modifier le point de vue qu’il a sur lui et qu’il imagine que les autres ont aussi sur lui. Il s’agira de sortir d’un triangle dramatique (Karpmann) afin d’instaurer une relation saine de soi à soi et de soi aux autres.
Il ne semble pas facile de passer d’une croyance « cyanogène » asphyxiante (petit salop) à une croyance positive, porteuse où ce n’est plus soi qui est nul, mauvais…mais l’autre, le tiers humiliant (parent, enseignants…) qui n’a pas su y faire. Cela permet de changer de point de vue et d’arrêter de se regarder comme le mauvais objet, voire d’arrêter le processus de victimisation grâce à un nouveau regard porté sur soi, regard bienveillant, regard « adulte » ayant suffisamment de recul pour voir les maladresses désastreuses du tiers en cause, ce tiers qui, réellement, n’a pas su faire, ou ne sait toujours pas faire…
La réprobation des parents permet à l’enfant de développer son sens critique dans une saine culpabilité ; l’humiliation de ces mêmes parents va, par sa force destructrice, l’amener à la honte, lui barrant alors la route de la satisfaction, du plaisir et, au contraire, développant une agressivité envers soi autant qu’envers l’autre, activée par une absence d’ambivalence au sens de lien avec le principe de réalité, laissant le sujet dans un tout ou rien qui nourrit chez lui l’insatisfaction.
Théo a ainsi mis en place un mécanisme de protection : l’évitement, qu’il joue et rejoue sans cesse dans un jeu psychologique du type « attrape-moi si tu peux ». Ce jeu lui permet de ne pas rencontrer l’autre. En annihilant l’autre, il est sûr de ne pas se retrouver dans la position humiliante du « petit salop ».Théo a fini par inverser la honte en gène que l’autre éprouve. Cette gêne qu’il imagine par l’autre éprouvée, il va l’utiliser comme un substitut rationnel pour se maintenir dans l’insatisfaction où l’auto reproche est vécu comme une justification au non plaisir.
Comment se fait cette inversion d’énergie ? J’ai du mal à l’expliquer. Ce que je vois n’est que le résultat de ce processus invisible d’inversion d’énergie. Est-ce la capacité propre à tout sujet, d’avoir accèsaux mécanismes du délire ? Possible …
Notre cerveau repère instinctivement ce qui est nocif pour nous, détecte les dangers sans pour autant les comprendre ou a fortiori les analyser, nous rappelle Christophe André. (Les états d’âmes). Freud suivra la piste du délire de surveillance pour comprendre ce processus. Il semble acquis, depuis, que le sujet est capable d’apparaitre sous une forme dédoublée en un Moi Idéal et un Idéal du Moi par exemple ou encore dans un clivage où une partie est entièrement différente à l’autre part de Soi. Ainsi, ces deux parts d’un même Soi peuvent dialoguer entre elles, comme nous discutons par exemple avec notre conscience.
En accord avec certains confrères, je ne rattache pas la honte à un stade développemental, ni à une typologie particulière, mais je la mets directement en lien avec un évènement ayant provoqué une stase énergétique, évènement rendu honteux par un tiers.
Si le processus d’humiliation fonctionne, c’est que le sujet n’est pas en capacité de répliquer à ce tiers - souvent un Adulte - qui a un ascendant sur lui (parent, enseignant…) et que cette incapacité se double d’une déception à l’encontre de l’adulte concerné et voire se triple par un état de sidération qui empêchera le sujet de réagir. A ce moment là, le (jeune) sujet n’a quasiment aucune ressource pour filtrer ce qu’il reçoit. Il ne peut pas rationaliser son humiliation, sa déception. Elles s’inscrivent dans sa chair (enkystement) où elles s’assoupissent. Il leur faudra un certain temps pour refaire surface sous forme de symptômes, laissant une saveur d’arrière goût, de bruit de fonds qui s’est amplifiée avec l’âge.
Rappelons que la déception « n’est pas seulement une souffrance émotionnelle, mais aussi une remise en question de notre vision du monde » (Christophe ANDRÉ). Nous pouvons imaginer les conséquences d’une déception sur l’identification, lorsque le parent en qui l’enfant a mis toute sa confiance, faillit à son rôle d’adulte protecteur et éducateur. L’idole s’écroule. Le monde magnifiquement serein que le sujet avait imaginé doit alors être revisité, remis en question dans un « surtout ne pas lui ressembler » dira Théo. « Il a fait de la sexualité une pornographie qu’il exhibait de façon malsaine. Je ne veux surtout pas être comme lui. » C’est dire la difficulté que rencontre l’enfant dans sa construction sociale : il doit exister aux yeux de celui-là même qui détient les codes de l’accomplissement de la satisfaction sans vouloir ni lui ressembler, ni être comme lui puisque ces codes sont exécrables aux yeux de cet enfant. Il devra revoir à la baisse ses aspirations idéales.
Finalement, je dirai que la honte est active à différents niveaux : sur le plan intra-personnel, à travers l’image négative que le sujet a de lui ; sur le plan interpersonnel, à travers les difficultés relationnelles qu’il éprouve tout au long de sa vie quotidienne ; sur le plansocial, à travers la limitation de certains comportements comme la difficulté d’accepter le regard des autres sur lui ; sur le plan professionnel, où ses difficultés relationnelles peuvent lui interdire l’accès à certains postes comme ceux où il faut parler sous le regard d’autrui…
La honte est donc ce lieu de rencontre entre le dedans et le dehors, entre un évènement extérieur et ce que le sujet ressent à l’intérieur de lui.C’est donc un empilement complexe de ressentis, de pensées…dont le sujet ne ressort pas indemne. Lorsque les symptômes se manifestent de façon trop bruyante, trop douloureuse pour continuer à les refouler, alors le sujet consulte. Il va peu à peu apprendre à faire des liens entre ce dedans et ce dehors et ainsi il soignera son futur car, que je sache, la seule volonté de ne pas souffrir ne suffit pas à éliminer la souffrance.
Bibliographie :
André. C 2009« Les états d’âmes » chez Odile Jacob Paris.
Freud S 1915« Métapsychologie » Idées nrfGallimard 1968
Freud S« psychanalyse des masses et analyse du Moi »
Anne-Marie Roure-Ruiz est psychologue et psychothérapeute à Marseille
2009 - Article de Catherine Legras - Rédactrice en chef - Edition Dublin -www.lepetitjournal.com
Entre 1930 et 1990, des milliers d’enfants ont connu les pires sévices dans des institutions catholiques irlandaises en charge de leur protection et de leur éducation. Le rapport délivré mercredi dernier par la commission d’enquête sur les mauvais traitements infligés à ces enfants est accablant
Violences physiques et morales, abus sexuels et humiliations ont été les traitements quotidiens de milliers d’enfants placés sous la protection de plusieurs institutions catholiques en Irlande. Le rapport de 2.600 pages rendu public mercredi rouvre des blessures secrètement refermées pendant des décennies, et révèle au grand jour la responsabilité de l’Etat et de l’Eglise dans la maltraitance d’enfants. Des enfants que l’on considérait pourtant déjà vulnérables, parce qu’orphelins ou issus de familles à problèmes, notamment nés de mère célibataire, et qui ont connu les maltraitances régulières. «Les enfants vivaient dans une terreur quotidienne » souligne le rapport, "les abus sexuels étaient endémiques dans les institutions pour jeunes garçons ».
Les victimes qui ont témoigné lors de cette enquête, parlent de punitions arbitraires, de sévices humiliants, de violences physiques à toute heure du jour et de la nuit. Plus de 1.700 personnes ont pu prouver les violences subies.Traités comme des esclaves, les enfants devaient parfois travailler dans des fermes pour financer les institutions.
Une période passée sous silence
L’enquête a débuté en 2000. Il a fallu neuf années pour recueillir les témoignages d’anciens élèves, aujourd’hui âgés entre 50 et 80 ans, et de responsables de ces institutions. En 2003, la juge Mary Laffoy, responsable de la commission, a démissionné. Elle reprochait au ministère de l'Education de ne pas l’avoir aidé pour mener à bien cette enquête, voire de l’avoir bloqué dans cette démarche. Le système répressif mis en place à la fois par le ministère de l’Education et les institutions catholiques du pays a été passé sous silence pendant toutes ces années. Les agresseurs démasqués pouvaient être mutés d’une institution à l’autre afin de ne pas faire de bruit. Ils pouvaient alors commettre d’autres sévices impunément. La préoccupation principale des ordres religieux était d'étouffer le scandale selon la commission. Les conclusions du rapport ne pourront cependant pas être utilisées pour des fins juridiques. En 2004, la congrégation des Frères chrétiens, principale responsable dans ce scandale, a obtenu par la justice qu’aucun des religieux mis en cause ne soient nommés. Aucun nom ne figure donc dans le rapport. La commission propose en outre une série de réparations, dont une aide psychologique aux victimes, un mémorial en leur nom et un soutien aux enfants maltraités.
Le cardinal Sean Brady, primat d’Irlande, s’est déclaré « profondément désolé et honteux que des enfants aient souffert de manière aussi horrible » et estime « que ces enfants méritaient mieux, notamment de la part de ceux qui étaient en charge de s’en occuper au Nom de Jésus Christ ».
Certaines victimes ont déjà reçu des indemnités de la part du gouvernement, en moyenne 65.000 euros. Mais pour cela, il leur faut aussi renoncer à leur droit d'intenter une action en justice contre l'Etat et l'Eglise. De nombreuses victimes ont refusé ce principe et dénoncent déjà les faibles répercussions que pourra avoir ce rapport.
2ième semestre 2008 - Chronique de Florence Simonnet
Sortir de la honte, c’est bien de cela dont il s’agit tant celle ci enferme, limite, étouffe de manière insidieuse toute l’énergie vitale, les élans de vie.
La personne peut alors se sentir bloquée, freinée, entravée, enfermée tandis que sa joie se raréfie, les espaces où elle vit pleinement, librement rétrécissant comme une peau de chagrin.
La première étape pour en sortir est déjà d’en prendre conscience, de faire un état des lieux, et mesurer à quel point ce sentiment de honte est présent et envahit la vie de la personne avec toutes les conséquences que cela peut avoir : doute sur sa propre valeur, sentiment d’infériorité, mauvaise image de soi, évitement des relations, peur du regard, du jugement d’autrui, perte de ses moyens, échecs à répétitions…Sachant que la honte peut envahir tous les domaines de la vie de la personne ou se fixer plus intensément sur une zone (travail, relations affectives, relation au corps…).
Ensuite, avec l’aide du thérapeute, il s’agit d’identifier les blessures qui sont à l’origine de ce sentiment de honte (dévalorisations, humiliations, railleries, manque affectif, rejet, abandon...) pour ensuite les réparer les unes après les autres jusqu’à ce que la personne retrouve son sentiment d’intégrité .La personne va ainsi découvrir que cela n’a rien à voir avec elle, avec ce qu’elle est, que ce sentiment de honte n’est que le fruit de son histoire, de ses blessures. Avec l’aide du thérapeute, elle expérimente un espace de non jugement, d’écoute bienveillante et acceptante qui va lui permettre de faire ce chemin en toute sécurité pour aller vers plus de liberté et de joie dans sa vie.
Même si cette démarche n’est pas facile d’emblée, elle permettra pourtant d’avancer sur le chemin de la guérison car n’oublions pas que toutes les blessures peuvent être réparées.
Florence Simmonnet - Psychothérapeute
1er semestre 2008 - Interview d'Isabelle Filliozat
Isabelle Filliozat est psychologue clinicienne et psychothérapeute depuis 1982. Elle est l'auteur de plusieurs livres dont "L'intelligence du coeur" et "Au coeur des émotions de l'enfant". Son livre "Fais-toi confiance !" sera utile pour ceux qui veulent sortir de la honte. Isabelle Filliozat propose depuis plusieurs années le stage "La Grammaire des Emotions". Elle vient de publier en ce début d'année 2008 "Il n'y a pas de parents parfaits". Plus d'informations sur son site www.filliozat.net
Question: En tant qu'émotion, comment définissez-vous la honte ?
Isabelle Filliozat: La honte est une émotion sociale qui est liée à la conscience du regard de l'autre sur soi.
Question: Quelles sont les particularités de cette émotion selon vous ?
Isabelle Filliozat: La honte présuppose la présence du regard de l'autre, et donc la conscience. Pour les autres émotions, on n'a pas forcément besoin d'avoir conscience. Or, la honte est intimement liée à la conscience. Lorsque je n'ai pas honte, je peux faire toutes sortes de choses que je ne ferai pas. Quand j'ai honte, la honte me permet de ne pas faire, de ne pas faire mal à autrui, de ne pas me mettre en dehors du groupe. La honte a une fonction de maintien dans le groupe. La honte me signale que je fais quelque chose qui me place en dehors du groupe, et donc, c'est en ce sens que c'est une émotion socialisante, quand elle est justifiée. La honte est un mécanisme socialement utile, elle incite les gens à se conformer, c'est grâce à elle qu'il y a une certaine cohésion sociale. Quand elle est exagérée, ça devient un autre problème. C’est alors un sentiment parasite.
Question: Y a-t-il alors une ou plusieurs hontes selon vous ? Comment les distinguez-vous ?
Isabelle Filliozat: Oui, donc, il y a la honte appropriée, celle qui m'empêche de faire quelque chose de mal, de faire mal à autrui, de voler, etc...Et puis, il y a la honte qui enferme, dévalorise et qui limite ma liberté. Quand, par exemple, les parents font honte à un enfant pour obtenir soumission, l'enfant se sent mauvais. Il y a une différence entre : Je sais que je risque d'être vu et jugé, je tiens à respecter les normes sociales de mon groupe, je désire rester inclus dans le groupe, donc, je ne vole pas. Et d'un autre côté, le sentiment de honte, retour de colère contre soi-même, qui m’incite à me sentir mauvais.
Question:Quelle différence faîtes-vous entre honte et culpabilité ?
Isabelle Filliozat: La culpabilité a avoir avec une faute commise; la honte porte plus sur qui je suis moi en tant que personne, sur mon image personnelle. J'ai honte, donc c'est mon image qui en prend un coup. La culpabilité est un sentiment issu d'un acte, je me rends coupable ou non par rapport à un acte. Prenons l'exemple d'un vol. Pour un vol, on peut se sentir à la fois coupable et honteux, ou seulement coupable et pas honteux. Dans ce cas, je sais que j'ai fait quelque chose, mais mon image est digne. Robin des Bois vole, il est coupable mais il n'a pas honte.
Question: Quelle différence faîtes-vous entre honte et phobie sociale ?
Isabelle Filliozat: La phobie sociale, c'est lorsque la honte devient extrêmement forte. La honte m’incite à me cacher, à me dissimuler au regard, à éviter autrui. Dans une phobie sociale, une personne peut avoir honte de manger devant les autres, de passer devant une terrasse de café, elle a tellement honte d’elle-même devant les autres qu’elle va éviter le contact. La personne imagine un jugement négatif des autres sur elle. Elle projette l’image négative qu’elle a d’elle même sur les autres.
Question: La honte est-elle une émotion universelle ?
Isabelle Filliozat: Oui, il semble que la honte soit universelle, tous les humains éprouvent les mêmes réactions physiologiques.
Question: Comment s'installe la honte excessive ?
Isabelle Filliozat: Comme il est facile de faire honte à un enfant, certains parents [et autres figures d'autorité en position de pouvoir sur l'enfant] peuvent être tentées de l’utiliser excessivement pour obtenir obéissance mais aussi pour s’assurer de conserver le pouvoir. Par exemple, un verre est renversé, au lieu de dire "le verre est renversé, nous avons besoin d'une éponge", certains parents peuvent faire honte à l’enfant, lui dire "Quel maladroit, tu ne fais vraiment attention à rien". Peu à peu l’enfant va introjecter ce “je suis maladroit”, puis "Je suis mauvais". Là, c'est la honte négative. La honte excessive s’installe chaque fois que nous subissons une injustice sans avoir la possibilité d’exprimer de colère. Nous retournons la colère contre nous même.
Question: Peut-on dire que les hommes ont compris qu'ils peuvent utiliser la honte dans des jeux de pouvoir ?
Isabelle Filliozat: Oui, c'est tout à fait cela, on utilise la honte comme jeu psychologique pour obtenir obéissance et soumission.
Question: Comment se libère-t-on de la honte ?
Isabelle Filliozat: Tout d'abord, en changeant la direction du regard. Quand nous éprouvons de la honte, nous sommes en position d’objet, objet de honte, objet du regard. Pour sortir de la honte, j'ai besoin de redevenir sujet, reprendre le pouvoir sur moi-même, donc de sentir et d’exprimer ma colère. L’autre dimension fondamentale pour se libérer de la honte est la parole, le partage. Dès qu'on échange avec autrui sur l'objet de notre honte, la honte disparaît parce qu'on découvre que, en fait, tous les humains vivent les mêmes émotions. On a tous eu des expériences où on a eu honte. Partager sa honte nous rend profondément humain, et rétablit le lien avec autrui. Et dans la honte, justement, on se sent exclu. Le fait de sentir que les autres partagent le même genre d'émotion, ça m'inclue profondément dans le groupe, donc la honte tombe complètement. Et puis, quand la honte est excessive, c'est la colère qui va m'aider à m’en libérer. A partir du moment où je me sens honteux, c'est à dire je me sens mauvais parce que quelqu'un m'a dit que je suis mauvais ou méchant, alors ça signifie que j'ai vraiment besoin de m'affirmer par rapport à cette personne en lui disant non, c'est faux. J'ai peut-être cassé un verre ou fait cela, ce n'est pas pour autant que je suis méchant.
Question: Dans le cadre de l'éducation des enfants, que faire pour éviter la honte ?
Isabelle Filliozat: Ne jamais juger un enfant, ne jamais le dévaloriser .... Et l'aider à dire ses émotions, à verbaliser sa colère. Partager aussi avec l'enfant, en tant que parent, ses émotions. Beaucoup d'enfants croient que leurs parents n'ont pas d'émotions fortes, et ils se disent “j’'éprouve des choses que mes parents n’éprouvent pas, je ne suis pas normal". Du coup, ils ont honte, et ils se sentent exclus. Tout ce qui inclue l'enfant parmi les humains baisse la honte, tout ce qui donne le sentiment à l'enfant d'être différent augmente la honte.