Approche gestaltiste
Une première hypothèse est que l’intériorisation de la honte s’effectue dans le temps et autour de problèmes de contact /de lien (avec soi, autrui et l'environnement). D'un point de vue Gestaltiste, toutes les principales caractéristiques de la honte intériorisée renvoient à des dilemmes de contact/de lien où l’expérience de contact/de lien à l'autre est à la fois indispensable et inassimilable par l’enfant. Dilemme de contact/de lien où le sujet vit des expériences avec Autrui à la fois indispensables et inassimilables pour lui en termes de besoins pour se construire. La seule solution à ce dilemme de contact consiste à introjecter l’expérience pour pouvoir garder l’indispensable sans avoir l’intolérable. Cette expérience de contact reste alors interrompue et inachevée.
L’énergie de ces expériences inachevées est telle qu'elles recherchent impérativement à se répéter dans l'histoire du sujet, pour se cloturer. Ce mécanisme symbolise très bien comment et pourquoi le sujet habité par la honte reproduit, à l’extérieur, ce qu’il porte en lui. Comment il est l’expression dans sa vie, d’une intention profonde, qui reconnaît dans le monde ce qui lui ressemble.
Pour finir sur ce premier point, on soulignera l’importance du phénomène projectif chez les personnes habitées par la honte car, effectivement, c’est leur manière de reproduire ce qu’elles déplorent le plus.
Une deuxième hypothèse est que la honte renvoie à des expériences à la fois indispensables et intolérables pour le sujet dans la construction de son identité. Ces expériences sont source de honte et de très grande souffrance chez le sujet. Elles brisent brutalement ses frontières corporelles et psychiques (ses frontières-contact). Cette rupture violente des frontières-contact du sujet nécessiterait un ajustement créateur extrêmement rapide. Mais cet ajustement créateur, tant nécessaire, ne peut se réaliser chez le sujet honteux, car il faudrait que le déploiement du self/de l'ego/du Moi puisse s’appuyer sur des frontières de contact garantissant l’identité du sujet, alors que ce sont ces mêmes aires qui sont rompues chez lui (l’enfant avec sa famille, l’adulte avec sa communauté ...).
Cette rupture violente de la frontière-contact renvoie au phénomène de confusion et d’anéantissement, propre au vécu de la honte. La honte détruit ce qui devrait faire tenir debout le sujet. En d'autres termes, le sujet ne peut faire face à la honte car la frontière-contact sur laquelle le sujet devrait pouvoir s’appuyer et qui joue le rôle de fonction contenante de l’identité est elle-même détruite par la honte. En d'autres termes, le sujet honteux est atteint dans ses aires de limite saines qui jouent le rôle de fonction contenante de son identité.
Cette irruption du traumatisme aboutit à une rupture brutale de la confluence avec des parties contenantes indispensables, et porte le risque d’instauration rapide (comme aménagement indispensable et immédiat) d’une confluence avec un autre, considéré comme contenant de ses parties clivées et comme contenu, donnant sens à l’expérience vécue à la frontière contact.
Approche émotionnelle
Emotion mixte, la honte évolue dans le temps et selon les individus au fur et à mesure de la construction de l'identité. Elle est ainsi à la fois peur du rejet et de l'abandon, colère haineuse et rageuse, tristesse désespérée et solitaire. Ressentie avec conscience ou refoulée, source d'inhibition et d'ambition, la honte est multiforme à l'observation, et multifactorielle quand on cherche son explication.
Sur le plan physiologique, on peut penser que la honte est de la colère forte (suite aux humiliations, moqueries et autres dévalorisations que le sujet reçoit, ou encore suite aux secrets, désirs inavouables et autres fardeaux que l'on demande au sujet de porter) bloquée par la peur (du rejet, de l'exclusion, du mépris, de la mort...). La honte excessive est de la rage retenue soit retournée contre soi (honte impuissante, jugement contre soi) soit sublimée inconsciemment au niveau comportemental (honte ambitieuse, jugement contre les autres). La honte est une sorte de "fusible" ou "frein à main" émotionnel dans des moments de colère forte et impossible à dire (quand on est seul face aux autres, à la fois dans le besoin d'appartenance au groupe et dans le rejet de celui-ci). Ce "fusible" ou "frein à main"permet de ne pas tomber dans la violence animale, de rester Homme.

Approche symbolique
Sur un plan plus analytique, voici une « théorie symbolique » sur la honte. A ce stade, on peut dire que la honte est une émotion de l'identité et de l'ego. La honte signe une blessure ou un fardeau narcissique et identitaire dans un contexte relationnel, familial et social. La honte régule la place et la valeur de l'ego dans la relation aux autres.
Cachée ou montrée dans l'excès, de forme soumise ou dominatrice-défensive, la honte apparaît quand l'ego est soit écrasé ou accablé, soit surdimensionné ou excessif dans la relation aux autres.
La honte est cette "peau", cette "enveloppe corporelle" qui régule le lien entre l'intérieur et l'extérieur. Comme une boule qui soit rougit ou se vide, soit se gonfle et en fait trop, la honte nous informe sur le Moi dans la relation à Autrui.
La honte est une émotion mixte de peur et de colère qui touche à la construction de l'identité chez le sujet et à ses capacités de contact/lien avec son environnement. Elle se place sur cette limite, cette frontière, cette peau entre moi et autrui qui me protège et me différencie de lui.