Dans la liste des émotions, la honte est souvent définie comme une émotion mixte, c'est à dire un mélange d'émotions simples. Pour de nombreux spécialistes, elle est un mélange de peur et de colère. Cependant, parmi les autres émotions, elle se distingue par sa complexité et ses dimensions multiples: sociale, narcissique (lié à l'ego et à l'identité), corporelle et spirituelle.
De façon simplifiée, la honte est un mélange de peur et de colère. On peut se la représenter comme un "court-circuit" en interne entre peur et colère face à une situation de souffrance sociale. D'un côté, le sujet honteux est dans la peur des autres car il a déjà souffert au contact des autres de moqueries, d'humiliations, de soumission ou d'exclusion. D'un autre côté, le sujet honteux bloque sa réaction de colère car il a peur de la réaction émotionnelle et comportementale qu'il imagine qu'il pourrait avoir s'il osait réagir à la soumission et aux humiliations. Bref, le sujet honteux est dans l'évitement des autres (externe et comportementale) et de lui-même (interne et émotionnelle).
La honte est un peu comme "un frein à main". Le sujet honteux ne sait pas gérer ses émotions car on ne lui a pas appris. Il ne fait pas la distinction entre colère (affirmation de soi) et violence (destruction). Il associe souvent émotion et comportement, et il a peur que s'il ose exprimer ses émotions, cela débouche sur un passage à l'acte, ce qui peut-être vrai. On pensera par exemple malheureusement aux massacres dans les universités américaines (exemple à Columbine) où souvent il s'agit de jeunes en difficultés qui passent violemment de la soumission (situation où ils sont jugés comme des "pollards" ou des "loosers" par leurs collègues) à la violence mortelle.
Le sujet honteux a également peur pour des raisons de sécurité et d'appartenance. Il a peur de la violence, mais aussi du rejet et de l'exclusion. Face à une figure d'autorité ou dominante, ou face à un groupe violent ou humiliant à son égard, il est en situation d'infériorité et d'insécurité, souvent seul et impuissant. Il baisse la tête, il ne bouge pas, il ne dit rien car il ne peut rien dire. Il est dans une situation qui ne lui permet pas de réagir aux violences psychologiques ou physiques qui lui sont faites. Il peut s'agir par exemple d'un enfant isolé dans sa famille ou à l'école, ou d'un adulte seul dans son entreprise ou sa communauté. L'âge, la pression du groupe et l'isolement sont souvent les facteurs explicatifs de cette impuissance normale et naturelle. On noteras à ce propos que le sujet honteux est souvent peu empathique avec lui-même par rapport à cette impuissance de fait, se trouvant des défaults ou des responsabilités qui vont alimenter sa culpabilité et ses croyances négatives sur lui-même.
De façon plus détaillée, la peur vient en premier dans l'expérience de la honte car elle alerte le sujet sur son état d'insécurité et d'isolement. Puis, la colère arrive, presque simultanément en réaction naturelle de défense aux attaques faites (NB: la colère est l'émotion normale et naturelle face aux injustices, aux frustrations et aux manques). La colère est alors bloquée par le sujet, soit parce qu'il est dans une situation où objectivement se défendre n'est pas possible pour lui du fait du rapport de force inégal, soit parce qu'il est dans une situation où réagir signifie renier une partie de lui-même ou de son groupe d'appartenance (notamment la famille). La colère qui permettrait de restaurer l'estime de soi est bloquée car elle est impossible. Le sujet honteux est dans une impuissance liée soit à un dilemme impossible, soit à un conflit impensable, soit à une situation d'impasse.
Avec le temps, ce schéma émotionnel simplifié (peur-colère) se repète et s'enrichit de jugements et de sentiments négatifs. La honte s'installe d'abord chez le sujet par la répétition et l'ancrage d'expériences douloureuses. La peur et la colère peuvent alors se décliner en terreur, rage, phobie, haine... selon l'intensité des violences subies par le sujet. La honte devient alors un mélange d'émotions et de sentiments plus larges que la simple expérience de base. Le sujet honteux développe en effet avec le temps de fausses croyances sur lui et les autres, où il ne manque pas de se critiquer et de se dévaloriser pour auto-renforcer inconsciemment sa vision du monde où il est le mauvais, le nul, le différent, l'inférieur ou le supérieur.
Quand elle est installée, la honte se vit comme une expérience d’anéantissement, de confusion et de vide. Au cours de son développement, le sujet n'a pu se construire les frontières et les ressources suffisantes pour gérer cette expérience de "court-circuit émotionnel" qui lui donne le sentiment que le monde se dérobe sous ses pieds.

Comme toutes les émotions, la honte nous informe. La honte nous renseigne sur la valeur que nous nous accordons aux yeux des autres et de nous-mêmes. Elle nous signale si nous prenons notre place dans la communauté des Hommes. Elle renvoie à la dignité et à l'estime de soi, à l'identité et à la justesse relationnelle de chacun en groupe. La honte n'est pas liée avant tout à la conscience d'avoir mal agi (il s'agit là de culpabilité), mais au sentiment d'être indigne (suis-je digne d'être aimé tel que je suis ?).
Sur ce dernier point, on notera que la honte est différente de la culpabilité pour deux raisons essentielles (même si elle est parfois définie comme la version sociale de la culpabilité). Tout d'abord, comme on vient de le voir, la honte est de l'ordre de l'"Être" et non du "Faire". On peut avoir honte sans avoir fait quelque chose de condamnable à la différence de la culpabilité: honte d'une partie de son corps, honte de sa famille,.... Ensuite, le sentiment de honte exclut le sujet de la communauté alors que la culpabilité participe à le ramener dans celle-ci en l'invitant à modifier son comportement.
La honte ne se limite pas à la peur ou à l'anxiété sociale même si elle apparaît dans la phobie sociale. Elle ressemble à la phobie sociale car elle entraîne parfois la mise en place de stratégies d'évitement semblables. A ce stade, il est important de distinguer deux grands types de personnes concernées par le vécu de la honte : celles qui ont intériorisé la honte et celles qui ont créé des aménagements à des vécus de honte. Leurs stratégies d'évitement et d'interruption du contact (avec eux, les autres et leur environnement) s’expriment d’une manière différente. Ces stratégies peuvent prendre les 3 formes de gestion du stress que tous les mammifères utilisent (que les anglo-saxons nomment les "3 F"): Fight (se battre, réagir contre), Fly (s'envoler, fuir), Freeze (se figer, s'immobiliser).

Comme toutes les émotions, la honte peut être dysfonctionnelle (schématiquement on peut dire que "le signal d'alarme" de l'émotion est perturbé, il n'est pas adapté à la réalité d'aujourd'hui mais à celle du passé). Dans ce cas, la honte a deux formes dysfonctionnelles sur le plan émotionnel. Suite aux humiliations, dévalorisations, secrets, fautes et autres désirs inavouables qui l'engendrent, elle peut avoir soit une forme dans "la soumission" soit une forme dans "la domination". La forme "soumise" de la honte est accompagnée de sentiments d'humiliation, de déchéance, de perte d'estime de soi. La forme dans "la domination" est une forme défensive et réactionnelle qui se manifeste par un excès d'ambition, d'orgueil et d'agressivité (manipulation, perversité, mépris....).
A propos de la honte dite dans la soumission, Michelle Larivey nous dit: "On n'éprouve jamais de la honte seul face à soi-même. La honte est un sentiment qui est toujours vécu "devant" les autres et "par rapport" à leur jugement. La honte est composée d'une réaction d'humiliation devant le jugement de l'autre et du jugement négatif qu'on porte soi-même sur cet aspect. Elle permet de constater que nous n'assumons pas ce qui nous fait honte. Elle permet aussi d'identifier le jugement que nous portons nous-même sur le sujet. (C'est justement ce jugement qui rend difficile de l'assumer). Enfin, elle nous informe de l'importance des personnes devant lesquelles nous vivons cette honte". Ici, on soulignera que, dans la honte, nous sommes au départ victime des autres (notamment, l'enfant impuissant), pour ensuite devenir inconsciemment bourreau de nous-mêmes (par répétition automatique du message enregistré).
La honte se manifeste émotionnellement (gêne, malaise, peur,...ou de façon réactionnelle par de l'exubérance, de l'agressivité défensive..), corporellement (yeux baissés, tête basse, rougissement,...ou au contraire une nouvelle fois par une tête haute,... ), cognitivement (discours interne dévalorisant ou défensif) et comportementalement (inhibition, paralysie... ou ambition, exhibitionnisme,...).
La honte est plus sensorielle, moins verbale que d'autres émotions au sens où elle engendre moins de discours interne. En ce sens, la honte est une émotion plus archaïque ou corporelle. De plus, la honte est plus de l’ordre de l’inconscient collectif au sens où elle est une émotion contagieuse, qui se transmet facilement sans mots, par exemple d'une génération à l'autre, sans vraiment savoir mais en ayant des impressions ou des doutes.