La honte a une dimension corporelle. Elle est liée à la frontière corporelle, à la peau, à la beauté et à l'hygiène du corps. Elle apparaît très souvent dans les thèmes de la sexualité et de l'image de soi (par le corps). 

On peut constater que la honte modifie l'image corporelle et s'ancre parfois dans le faux sentiment d'être sale, laid, monstrueux,difforme... A ce propos, on se souviendra ici que la honte a une dimension visuelle. Elle survient lorsqu'on est visible dans un aspect de soi qu'on juge très négativement, le corps étant un relai de choix pour activer ce processus.

La honte touche donc au corps et à ses besoins. Pour se le représenter, on peut penser de façon classique à la peau de celui qui rougit de honte. On peut penser également aux besoins et désirs qui prennent racine dans le corps, et que nous avons parfois du mal à accueillir. Plus généralement, la honte est dans le champ corporel car  le sentiment de dignité passe par l'acceptation de son corps chez le sujet. Ici, se cachent le sentiment et la question de la "normalité" du corps, terme qui fait sens pour celui qui construit son identité et son estime de soi, et qui cherche à prendre sa place dans la société. 

La honte peut s'infiltrer dans l'identité corporelle, et ainsi marquer au fer rouge une des conditions de base qui permettent un sain sentiment d'appartenance au groupe. Pour se faire, elle peut se nourrir d'un sentiment de différence physique visible ou non à l'autre, sentiment parfois de laideur, d'anormalité corporelle, ou même de monstruosité physique. La honte peut aussi apparaître dans le rejet d'un corps vu comme "animal", dans une culture où nous voulons oublier notre simple condition de singe (pour nous placer au-dessus de ces histoires d'animaux). Là, le corps est rejeté, il fait honte, jugé soit sale  (avec des poils, des odeurs, de la graisse....), soit imparfait (refus des rondeurs et des plis de peau...), soit "lubrique" (avec tout ce qu'on peut mettre de jugement négatif sur la sexualité qui passe par le corps). 

Dans cette problématique du corps qui porte la honte, la comparaison avec l'autre et un Idéal de soi trop élevé ou désincarné apparaissent, rendant difficile une saine acceptation de soi.

Pour illustrer ce chapitre, nous allons voir ci-dessous plusieurs exemples ou histoires où la honte est rattachée au corps. Histoires de race, de monstre, de corps marqués, où les hommes utilisent parfois le corps consciemment pour faire honte. 

"La tondue" après la guerre en France: marquer visiblement le corps pour faire honte

En 1944-1945, au moment de la Libération, 20 000 femmes ont été tondues en France pour avoir eu des relations amoureuses ou sexuelles avec des Allemands. Ces femmes ont été très rarement des prostituées. Les prostituées ont été en effet peu tondues après la guerre, comme si faire honte n'était déjà plus efficace avec des femmes de cette condition aux yeux des honnisseurs.

Dans l'émission de radio "Là-bas si j'y suis" diffusée pour la première fois en 2002 sur France Inter, Daniel Mermet nous présente ces évènements et le témoignage de Mandoline, qui nous raconte son histoire de femme tondue.

Mandoline (son vrai prénom est Madeleine) rencontre Siegfried en 1943 alors qu'elle travaille à Aix Les Bains dans un hôtel qui a été transformé en hôpital par les Allemands. Siegfried est alors un jeune adjudant chef allemand de 23 ans, blond aux yeux bleus, au visage souriant. Mandoline et Siegfried tombent amoureux, et ils développent alors une relation de couple. Séparés un temps à la Libération, ils se retouveront et vivront ensemble en Allemagne après la guerre.  A la Libération, Mandoline est tondue. 

Mandoline nous raconte dans cette émission comme cela s'est passé. La tonte eut lieu un dimanche matin, sur "le parvis de la mairie" du village, devant la foule rassemblée qui jetait des pierres. Une estrade a été montée. Les gendarmes sont là, ils protègent et amènent les femmes sur cette scène. Mandoline est accompagnée d'un gendarme qui lui dit de se taire pour éviter le pire.  Elle monte sur cette scène, elle s'asseoit sur une chaise, puis elle est tondue sous les  cris et les insultes. Mandoline nous dit que c'était comme si on l'avait amené à l'échafaud. Elle parle d'une scène "traumatisante" pour elle (depuis elle ferme les yeux chaque fois qu'elle repasse en voiture devant cette mairie). Elle se souvient des insultes ("Salope", "T'as pas honte !") et des moqueries vicieuses ("Alors, c'est quoi qui t'a plu chez ce boche, c'est son velours (son sexe) !?"). 

Dans certains villages, devant une foule en délire, la foule est allée jusqu'à déshabiller les femmes complètement sur la place publique avant de les tondre. Dans d'autres cas, on a peint des croix gammées sur leurs poitrines. Nombreux sont ceux également qui témoignent de jets de pierre lancés sur ces femmes.

Aujourd'hui, cette épisode de honte faite à ces femmes est devenu un secret dans de nombreuses familles. La honte est toujours active dans ce secret comme on peut le voir au regard de  deux informations communiquées lors de cette émission. Premièrement, dans les familles de femmes tondues, le secret est toujours là quand les mère n'ont jamais rien dit. Comme nous le raconte cet auditeur de "Là-bas si j'y suis" en parlant de sa soeur sur le répondeur de l'émission, de nombreuses personnes nées en 1944-45 ne savent toujours pas qu'elles sont issues d'une relation de leur mère avec un occupant allemand. Deuxièmement, du côté des tondeurs, la honte du bourreau touche maintenant leurs familles. Il n'y a aucun témoignage de tondeur qui soit disponible aujourd'hui en France selon Daniel Mermet.

Pour écouter l'émission "Histoire de tondues" de l'émission "Là-bas si j'y suis" de Daniel Mermet:  http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=408

Les enfants métis issus de la guerre USA-VIETNAM

Ces enfants sont nés entre 1965 et 1975 au Vietnam, d'une mère vietnamienne et d'un père américain (de race blanche, noire ou autre). Ils sont amérasiens, appelés les "con lai" par les vietnamiens. Leurs pères sont retournés aux USA à la fin de la guerre, leurs mères les ont élevés seules. Au Vietnam, ils sont rejetés par la société, leurs mères ayant été considérées comme des prostituées à la fin de la guerre. Le rejet social est plus fort pour ceux qui ont un père d'origine noire,  car leur différence de race est davantage visible.

Ces amérasiens se vivent comme des damnés, des bannis de la société vietnamienne. Ils parlent de leur métissage qui rend visible leur histoire et qui alimente leur honte au quotidien. lls sont souvent en mal de père, à la recherche de ce père absent et souvent idéalisé. Leur identité est souffrante, leur race représente la relation sexuelle interdite entre la femme vietnamienne et l'envahisseur américain. Leur visage métis porte la honte de cet acte jugé comme condamnable politiquement, socialement et moralement.

"Elephant man"

Ce film de David Lynch date de 1980. Il obtient un grand succès à sa sortie, notamment avec 8 nominations aux Oscars. Sa promotion commerciale est marquée par le fait qu'on ne voit jamais d'images du corps du personnage principal, l'homme-éléphant ou "Elephant man". Celui apparaît en effet toujours caché dans les extraits qu'on peut voir. Même chose sur l'affiche du film, où Elephant-man est enveloppé d'une couverture, avec son fameux sac de toile sur la tête, cachant complètement la totalité de son corps difforme.

L'histoire d'Elephant-man est celle d'un homme qui est né malformé à la naissance, sa mère ayant été écrasée par des éléphants (d'où son nom de foire). En 1884, adulte, il vit à Londres comme un esclave dans une foire. Il est montré au public comme un monstre curieux, une attraction. Il est traité comme un animal par son propriétaire qui le bat, l'humilie et le persécute. Un jeune médecin va venir à son secours pour lui redonner sa dignité et nous permettre de découvrir son intelligence et sa sensibilité.

L'histoire d'Elephant-man est une histoire très riche pour comprendre la honte. Ce film illustre les points suivants sur la honte:

- la honte excessive provient des humiliations, des moqueries et des violences faîtes à une personne. Elephant-man est un animal de foire: il reçoit quotidiennement des doses massives de cette violence psychologique et physique. En voyant ce film, on est ému car on voit la souffrance créée par ces comportements, qui finalement ne nous sont pas si étrangers. 

- la différence physique est un terrain privilégié pour la honte car il s'agit d'un fait visible que le sujet isolé peut difficilement nier, défendre ou contester face à un groupe qui l'attaque.

- la honte isole, elle est indicible, elle inhibe le sujet. Au début du film, Elephant-man se cache en permanence, il évite les hommes, il ne parle plus. Il sortira de sa honte en apprenant à se dire et à affirmer son humanité.     

Ce film est aussi une belle allégorie sur la honte, puisque Elephant-man nous montre que sa honte lui a également permis d'être un homme sensible, intelligent, raffiné,..en d'autres termes quelqu'un de profondément humain au sens humaniste du terme.

Ce film a bouleversé le public car il nous renvoie à nos propres souffrances face aux moqueries, aux humiliations, aux rejets et autres formes de violence que nous avons pu vivre dans notre histoire par notre différence physique ou notre corps.

Ces exemples illustrent les points suivants sur la honte et le corps:

-  Quand son corps est la chose qui est rejetée par autrui (à travers des humiliations ou des moqueries), le sujet honteux souffre au départ de la violence externe qui lui est faite. Puis il a du mal à aimer son corps à son tour, souvent enfant isolé et sans soutien paternel ou maternel pour faire face. Puis, avec le temps, il en arrive à ne pas assumer ou accepter ce corps. Le sujet honteux est alors obligé de fuir le regard et le contact avec l'autre pour éviter son sentiment douloureux de honte. Il se cache, il est comme enfermé dans sa honte.

- La honte par le corps est une honte profonde et particulièrement douloureuse. Elle est visible au quotidien, elle se porte sur son visage. De ce fait, elle handicape la socialisation de ceux qui en souffrent.

- Faire honte à autrui par son corps est extrêmement violent.